À l’aube de 2007, année des 18 ans d’Élianne, la vie est belle. Elle étudie en bio-écologie et se dirige en biologie marine. Elle est athlète en vélo de montagne, a un amoureux et part pour le Mali visiter son frère et sa famille... Élianne est heureuse. Jusqu’à la journée fatidique où sa vie bascule.

Les textes de cette chronique proviennent d'extraits de courriels envoyés à la famille par Jocelyne, sa maman. L’histoire d’Élianne m’a bouleversée et je voulais vous donner la chance de la lire. Pour vous faire connaître un peu Élianne, nous avons débuté cette chronique dans le numéro de mai 2017 par son voyage au Mali avec Jocelyne. Nous vous recommandons cette lecture préalable. MISE EN GARDE : certaines images et textes peuvent heurter la sensibilité des personnes non averties.

L'été de tes 18 ans

10 septembre 2007

 

Bonjour tout le monde,

 

Je m'empresse de vous écrire ce matin, car je serai en ville toute la semaine et donc « incommunicado » par courriel.

 

Élianne est bien contente, elle part en réadaptation mercredi matin à la première heure. Donc, on prépare son déménagement. L'aide‑infirmière-chef se presse d’obtenir le congé des 18!!! spécialistes qu'elle a vus.

 

Elle a été pas mal down ces derniers jours, écœurée de l'hôpital. Là, comme elle sait que le départ en réadaptation s'en vient, elle est plus encouragée et de bonne humeur. Elle a hâte de « travailler » et trouve que les personnes ne font plus rien pour elle à l’Hôpital du Sacré-Cœur!

 

Elle s'améliore de jour en jour, retrouve quelques souvenirs, peut retenir quelques petites choses et fait vraiment des réflexions intéressantes. Hier, elle a écouté avec moi l'émission sur le coma et quand le Dʳ Giguère parlait des conditions qui aident les traumatisés crâniens, elle lui a répondu : moi, je suis intelligente, en forme et jeune! Elle a même dit qu'en plus elle était une fille! Il faudrait voir s'il y a des études à ce sujet, s'il y a des différences entre les hommes et les femmes.

 

D'ailleurs, si vous avez manqué l'émission, elle est disponible sur Internet à Radio-Canada, radio, première chaîne, voir l’émission Les années lumières. On y parle quand même pas mal d'Élianne et elle était bien contente d'entendre son nom à la radio. En plus, elle m'a dit que j'étais bonne!

 

J'ai aussi écrit à La Presse, je voulais faire concurrence à ma sœur Francine (celle qui se promène en France à l'heure actuelle), une lettre intitulée « L'été de tes 18 ans » et qui devrait paraître dans La Presse de dimanche prochain (section Forum) ou celle d'un autre dimanche.

 

Alors je vous redonne des nouvelles la semaine prochaine, je vous dirai comment ça se passe en réadaptation.

 

Pensez bien fort à elle cette semaine, que le transfert se fasse de façon harmonieuse pour elle.

 

À bientôt,

 

xxx Jocelyne

L’ÉTÉ DE TES 18 ANS

 

Le 17 mai dernier, tu as eu 18 ans. Ce matin-là, à l’émission « C’est bien meilleur le matin », la chanson des aurores était pour toi. C’était « Un dimanche à Bamako » en souvenir de notre voyage au Mali en janvier. Un beau voyage mère-fille, une occasion en or de rapprochement et de découvertes communes, de beaux moments passés ensemble. Ce 17 mai, tu m’as dit « maman, ça me fait tout drôle, je suis une adulte maintenant ». Une adulte, tu l’auras été deux jours seulement…

 

Mon pire cauchemar de mère s’est réalisé quand, dans la nuit, deux policiers se sont présentés à notre porte. Tu as été victime d’un grave accident d’automobile, fauchée par une conductrice multirécidiviste en état d’ébriété, à l’entrée du Bourbon à Ste-Adèle. Tu fêtais tes 18 ans, tu avais soupé avec tes copines et sortais prendre un verre avant de retrouver ton amoureux. La vie normale d’une fille de 18 ans!

 

L’été 2007 devait être ton premier été de jeune femme, entre deux années de cégep, un été fait de sorties, de sports, de plein air, de travail, de vacances avec ton Nico. Ton été s’est passé sur un lit d’hôpital, branchée, gavée, respirant avec une machine. Ton grand corps malade… Tu es toute maigrichonne, mais tes grands yeux sont toujours aussi beaux. Ils le sont pour ton Nico qui te voit encore comme avant, son Élianne, la femme de sa vie. Tous les jours il est présent, fidèle au poste.
Tu es son avenir, il te veut, il t’attend. Il est incroyable, tu l’as bien choisi.

 

Tu as subi un traumatisme crânien très grave, tu étais dans un coma profond à ton arrivée. Tu as séjourné six semaines aux soins intensifs de l’Hôpital du Sacré-Cœur où tu as fait complication sur complication, un séjour en « montagnes russes » où ta survie a été souvent menacée. Tes bons médecins ont sorti toutes leurs machines et ont passé bien des nuits blanches à ton chevet. Tu as ensuite passé un autre cinq semaines aux soins intermédiaires, tu as survécu, ce qui en soit démontre bien cette grande force qui t’habite. Tu vis maintenant à l’étage des soins neurologiques en attendant ton transfert prochain en réadaptation.

 

Les séquelles d’un si grave traumatisme peuvent être très importantes. Elles nous font peur. Je sais que tu n’aurais pas voulu d’une vie de dépendance, toi qui cherchais tant à gagner ton autonomie. Depuis le début, tu nous as montré combien tu es forte, très forte, mais j’ai quand même peur que d’autres forces le soient plus que toi. Très peu auraient survécu jusqu’ici à l’importance de tes blessures et aux complications qui ont suivi.

 

Maintenant, tu récupères lentement mais sûrement. Tu dois tout réapprendre. Tu as déjà surpris tes médecins, ces extraordinaires intensivistes de l’Hôpital du Sacré-Cœur. Le chemin vers ta nouvelle vie sera long et semé d’embûches. La destination demeure inconnue… Nous avons choisi de regarder en avant, de garder l’espoir. Certes, nous ne retrouverons jamais celle que tu étais, du moins, pas exactement. Nous espérons seulement que celle que tu seras dans un an pourra reprendre sa vie laissée en suspens en cette soirée du 19 mai.

 

Ta chambre est comme tu l’avais laissée, j’ai seulement défait ton sac à dos. Notre chienne, Ginny, a dû être rasée, faute d’avoir quelqu’un pour la brosser, la litière des chats n’est pas changée très souvent, les plates-bandes fleuries sont envahies de mauvaises herbes, personne ne se baigne dans la piscine, notre maison est abandonnée… et t’attend aussi.

 

Pour l’instant, tu vis entourée de notre amour, de celui de Nico, de Renaud ton frère, de nos familles, de tes amis et des nôtres. Tout ce beau monde est encore et toujours présent après tout ce temps, tout ce beau monde est avec toi pour t’aimer et te soutenir, et nous aider à t’accompagner dans la longue réadaptation qui t’attend.

 

 Reviens-nous ma belle fille, ma petite poupoune chérie.

 

 

Jocelyne

Val-David, 8 septembre 2007

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